Prypiat, trente-trois ans après la catastrophe de Chernobyl

Oui, oui, Chernobyl c’était il y a trente-quatre ans maintenant, je sais. Mais je prends beaucoup de temps pour raconter mes histoires, vous le savez. Mais, alors que je rangeais mes archives, je me suis dit, qu’il était temps de vous partager cette aventure. En effet, l’année dernière (enfin, il y a presque deux ans maintenant), alors que je faisais mon SVE en Biélorussie, j’ai du me rendre à deux reprises en Ukraine pour assister à des formations de volontaire. La première fois, c’était dans les montagnes des Carpates au mois d’octobre pour le « On-Arrival Training« . A cette occasion, j’avais un peu allongé mon séjour sur place pour partir à la découverte de Lviv, une ville toute pavée pleine de bars secrets et super jolie à visiter. Pour la seconde formation, le « Mid-Term Meeting« , qui a eu lieu quelques mois plus tard à Kiev, capitale ukrainienne (que j’ai eu grand plaisir à découvrir également), nous avons décidé cette fois-ci de partir à la découverte d’une autre curiosité locale : Chernobyl.

Mmmh une bonne glace Chernobyl pour bien commencer la journée !

Chernobyl, vous en avez certainement déjà entendu parler. C’était le 26 avril 1986 : un accident a lieu lors d’un test de sécurité au niveau du réacteur numéro 4 de la centrale nucléaire du même nom, entraînant des complications insolubles et l’explosion pure et simple dudit réacteur. Surpris par l’ampleur de la catastrophe (qu’ils n’anticipent d’abord pas), les autorités (in)compétentes laissent le problème dégénérer tout en essayant de taire l’affaire au niveau international. Les pompiers, premiers à intervenir sur les lieux au moment de l’explosion, en seront aussi les premières victimes, tout comme les habitants de Chernobyl, Prypiat, et autres villes voisines, qui ont regardé le champignon radioactif sans se douter de la toxicité des cendres qu’ils respiraient. Pour en savoir plus sur cette histoire tragique, je vous conseille donc de regarder l’un des (très) nombreux documentaires réalisés sur le sujet, ou bien la série « Chernobyl » de HBO – que je n’ai moi-même pas encore pris le temps de regarder mais qui est apparemment très bien réalisée -, ou encore pour les plus courageux de lire « La Supplication » (sous titre : Tchernobyl, chronique du monde après l’apocalypse – ça promet) de Svetlana Aleksievitch, prix Nobel de littérature biélorusse. Attention, ça décoiffe.

Panneau d’information à l’entrée de la zone d’exclusion

Bref, me voilà, en mars 2019, embarquée avec un groupe d’une dizaine de volontaires pour une sortie spéciale « catastrophe nucléaire« . Il est normalement impossible de visiter cet endroit par vos propres moyens (sauf à faire quelque chose d’illégal) et nous avons choisi les services du Chornobyl Tour (Chornobyl car c’est la transcription correcte depuis l’ukrainien) pour nous accompagner pour la modique somme de 80 euros par personne. Ca a l’air assez cher dit comme ça, mais c’est l’opérateur le moins cher que nous avions trouvé, et le prix inclut 1) un guide et un chauffeur toute la journée 2) les transferts depuis et vers Kiev 3) la possibilité d’entrer sur le lieu. Je pense que suite à la sortie de la série HBO sur le sujet, le prix des excursions a pu augmenter, mais je dirais que pour une journée complète ça vaut quand même le coup. Le déjeuner et le dosimètre (pour mesurer les taux de radiation hi hi hi) sont en supplément, personnellement j’avais choisi de manger sur place mais pas de mesurer la radioactivité, chacun ses priorités. Et puis on va pas manger à la cantine de Chernobyl tous les jours !

Notre petit groupe de volontaires prêts à l’aventure posant devant le panneau « Chornobyl »

Comme je sais que vous serez peu nombreux à vous rendre directement sur place mais que la thématique vous intéresse potentiellement (sinon vous n’auriez pas cliqué pardi !), voici quelques images et informations glanées au cours de cette expédition hors norme.

La « zone d’exclusion » de Chernobyl est découpée en deux secteurs principaux en forme de cercles autour du cœur de la catastrophe : la zone dite « des 10km« , où se situent entre autres la centrale ainsi que la ville voisine de Prypiat, et la zone « des 30km » où on trouve entre autres la ville de Chernobyl (à ne pas confondre avec la centrale). La distinction est importante car les règlementations en vigueur encore aujourd’hui sont différentes d’une zone à l’autre. En effet, si l’évacuation a concerné l’ensemble du périmètre des 30km à la ronde, seule la zone à 10km à la ronde est encore complètement interdite à l’habitat, puisque dès 1987 d’anciens résidents de la ville de Chernobyl sont revenus chez eux, déçus par les conditions de relogement proposées : ces « Chernobyl settlements« , construits à la va-vite et souvent bien loin, en Moldavie ou au Kazakhstan notamment, n’ont pas permis une réinstallation dans la durée. Ce serait donc environ 1200 personnes qui seraient revenues vivre à Chernobyl, ville située à une vingtaine de km de la centrale nucléaire. Ces personnes consomment des produits locaux tout droit issus de leurs potagers, ils n’ont le droit de sortir que pour Pâques à l’église, et il existe un couvre-feu pour vérifier qu’aucun visiteur illégal n’a essayé de passer la nuit sur place (aucun nouveau résident n’est par ailleurs autorisé à venir s’installer) (de toutes façons, la vente d’alcool n’étant autorisée que de 19h à 21h donc on ne voit pas trop ce qu’on viendrait faire dans le coin…) Quelques personnes travaillent sur place, notamment les agents de sécurité et les vendeurs dans les magasins, et passent donc deux semaines à Chernobyl puis deux semaines ailleurs afin de surveiller leur niveau de radioactivité (sympa).

A contrario, plus personne ne vit dans la zone des « 10km », jugée trop dangereuse. Les visiteurs ne sont pas autorisés sauf « dans un but pédagogique« . Officiellement, nous ne sommes donc pas des touristes en train de visiter un lieu à l’abandon radioactif, mais des étudiants souhaitant en apprendre plus sur les risques liés à la production nucléaire(il parait qu’on a signé un truc en attestant d’ailleurs, mais en réalité je n’en ai aucune idée…). Toutes les maisons en bois ont été brûlées pour la décontamination du lieu. La ville de Prypiat, la plus proche de la centrale, est donc complètement vide et abandonnée. Ce qui est intéressant, c’est que si aujourd’hui le nom de Prypiat est synonyme de catastrophe nucléaire, la ville était à l’origine conçue pour être une « ville parfaite » en Union soviétique, c’est à dire une ville avec de l’emploi qualifié, des biens de consommation de qualité, et des infrastructures attrayantes comme un stade, un conservatoire de musique ou un parc d’attraction flambant neuf. Il y avait donc une liste d’attente importante pour venir habiter ici et seuls quelques chanceux y ont eu accès.

Les autres réacteurs nucléaires eux continuent de tourner jusque dans les années 2000, fournissant ainsi 10% de l’électricité de la République socialiste d’Ukraine. L’Europe accepte finalement de donner une aide financière à l’Ukraine pour la construction d’un nouveau sarcophage destiné à durer plus longtemps que celui en béton réalisé par les Soviétiques en 1986. Ce nouveau sarcophage, que l’Ukraine doit par la suite entretenir à ses frais, permet en outre le démantèlement de la centrale que le pays doit également financer par lui-même. Les ouvriers travaillant actuellement sur ce projet sont logés à une quarantaine de minutes en train à l’est du lieu, dans une ville appelée Slavoutytch : ils utilisent une ligne spécialement affrétée pour eux afin qu’ils se rendent chaque jour à la centrale. Et, détail intéressant, la ligne de train traversant désormais le territoire biélorusse, un accord frontalier spécial entre les deux pays a été établi pour permettre aux employés de ne pas passer par la case douane quatre fois par jours (pour ceux qui ont pu expérimenter les passages de frontière dans la région, on se rend vite compte du gain de temps, parce que là-bas, c’est pas Schengen !).

Carte des lieux : en bas Kiev, au milieu Chernobyl, Prypiat, Slavoutytch, et en haut Homiel (Biélorussie)

En parlant de Biélorussie, le saviez-vous ? C’est le pays, avec l’Ukraine, le plus impacté par la catastrophe. On parle souvent de l’Ukraine car la centrale se trouve sur son territoire, mais en réalité la frontière n’est pas bien loin. Les vents d’avril 1986 ont par ailleurs emporté le nuage radioactif plutôt côté biélorusse et en réalité la « Zone Interdite » de Chernobyl est aussi grande d’un côté que de l’autre de la frontière. En quelques chiffres, la zone totale recouvre environ 4700km², dont 2600 en Ukraine et 2100 en Biélorussie, ce qui représente respectivement 96 et 92 villages abandonnés. Encore aujourd’hui certains produits comme, pour ne citer qu’eux, les CHAMPIGNONS, venus de la région de Homiel au sud-est de la Biélorussie sont déconseillés (ou interdits même je ne sais plus) à la consommation. J’ai aussi entendu dire que les produits agricoles biélorusses étaient contrôlés au dosimètre avant d’être mis en vente sur le marché à Minsk. Et puis j’ai rencontré quelques jeunes Biélorusses de mon âge ou un peu plus âgés qui parlaient couramment le français ou l’italien, pour la simple et bonne raison qu’ils ont passé chaque été dans des familles d’accueil en Belgique ou en Italie pendant plusieurs années afin de faire baisser leur niveau de radioactivité (et augmenter leur niveau en langue par la même occasion !).

Si j’étais un peu perplexe au début sur le fait de visiter un lieu pareil, après coup, je trouve que c’était une sortie super intéressante. Effectivement ce n’est pas un lieu qui se prête vraiment au tourisme. Mais quand on a un pied dans la région, ça reste un endroit d’histoire, bien que tragique. La visite était super bien organisée, les informations données (retranscrites ici) pertinentes et le tout reste accessible sans être trop commercial à mon goût. Après, il faut dire que nous avons fait la visite avant la sortie de la série Chernobyl, donc je ne sais pas vraiment si l’expérience changerait beaucoup aujourd’hui. Petit tip pour les curieux quand même : pour une expérience encore plus unique de visite, renseignez vous sur les tours proposés côté biélorusse, autorisés depuis quelques mois seulement !

3 réflexions sur “Prypiat, trente-trois ans après la catastrophe de Chernobyl

  1. Article très instructif ! Merci Ponpon !
    Ça me rappelle un peu ma visite à Oradour, village où le temps s’est également figé, atmosphère très pesant / pesante (un ou une atmosphère ?)

    J'aime

  2. Article très instructif ! Merci Ponpon !
    Ça me rappelle un peu ma visite à Oradour, village où le temps s’est également figé, atmosphère très pesant / pesante (un ou une atmosphère ?)

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